Héritage par D. SIMKOVITCH

Tout est arrivé à cause d'Andrew, mon meilleur ami, avec qui je travaille depuis huit ans. Il est abonné à une dizaine de journaux et les lit tous de la première à la dernière page. Il y a cinq mois, le sept septembre exactement, il est arrivé au bureau dans un état d'excitation incroyable. Il m'a dit : « Dominique, il faut absolument qu'on déjeune ensemble, j'ai une surprise pour toi ».

Puisque je déjeune tous les jours avec lui, je n'ai pas refusé. Toute la matinée, il m'a lancé des regards entendus. Comme je ne savais pas à quoi ces regards faisaient allusion, je me contentais de lui sourire de façon rassurante.

Il n'a pas voulu qu'on aille à la cantine. Ce qu'il avait à me dire était trop important. Nous sommes donc allés "chez Marinette", le restaurant de fête du bureau. Il a sorti une pile de journaux, tous ouverts à la page des petites annonces. Sur chacun, la même insertion était entourée au marqueur rouge : "Cherche Dominique Brams pour héritage inattendu. Prière de joindre Maître Bâton au 01 12 34 56 78".

Je dois avouer que cette annonce m'a surprise. Dominique Brams, c'est moi.

Je ne voyais pas d'où pouvait m'arriver un héritage, mais Andrew m'a fait remarqué qu'il était précisé "inattendu". Sur son insistance, j'ai appelé Maître Bâton qui n'était pas là. J'ai bien dû renouveler une centaine de fois mon appel au cours des trois mois suivants. Dès qu'il a connu mes coups de fil répétés, il m'a rappelée et m'a donné un rendez-vous immédiat. Je me sentais extrêmement nerveuse, mais je ne savais pas pourquoi. Si j'avais été au courant de ce qui m'attendait, je l'aurais été dix fois plus.

Maître Bâton m'a tout de suite été antipathique. Pourtant, après avoir vérifié mes papiers d'identité, il ma annoncé qu'une fois les taxes, impôts et frais de succession déduits, j'héritais de dix millions de dollars. En mettant le taux de change au plus bas, j'ai tout de suite compris que cela faisait cinquante millions de francs et que ça ne serait pas négligeable dans ma vie d'assistante du service marketing d'une société dont je ne peux révéler le nom. Tout ce que je peux dire, c'est qu'elle est américaine, vend ce qu'elle appelle de la nourriture et que les jeunes du monde entier en raffolent.

Il semblait tout de même que pour toucher cet héritage, je devais en passer par les divagations du généreux donateur, j'allais dire du vieux gâteux, mais dix millions de dollars vous poussent à un peu de respect.

Il me demandait de me rendre dans un chalet, en Suisse, accessible uniquement à skis; d'y chercher un coffre caché dans le mur, de découvrir grâce à une charade (à laquelle je ne comprenais rien) la combinaison du coffre, de l'ouvrir, d'y prendre le cahier vert, de le lire - c'est là que je comprendrai le pourquoi du comment-, d'en suivre les instructions et de revenir voir le notaire avec un projet d'investissement pour ma nouvelle fortune.

Le notaire m'a précisé que je devais accomplir ces épreuves moi-même, mais que je pouvais toutefois me faire aider. Il m'a donné une enveloppe pour mes frais, jusqu'à notre prochaine rencontre. J'ai un peu tiqué sur l'épaisseur de l'enveloppe, mais la maigreur ne faisait rien à l'affaire... Cinquante billets de cinq cents francs représentent largement deux mois de mon salaire. Je me suis empressée d'enfouir la monnaie dans mon sac et d'aller m'installer dans un bar qui n'avait rien de louche, sauf son nom "Au Rendez-vous des bûcherons"; ce qui vous l'avouerez, en plein Paris, laisse rêveur.

J'ai décidé de faire une liste de ce que je pourrais faire avec mon fric, mon pognon, mon blé, mon argent, mon oseille... Je me suis longuement gargarisée intérieurement de ces mots délicieux et la conclusion est arrivée d'elle même : je suis riche. J'ai cherché une chose qu’il me plairait particulièrement de faire… La réponse a fusé immédiatement : Dire "Merde" à mon chef de service et quitter cette sale boîte en faisant un esclandre !

Pour une fois dans ma vie, j'ai couru ou plutôt j'ai volé vers le lieu de mon esclavage avec une impatience de gamine.

En arrivant devant le building, je n'ai pas pris un instant de réflexion, je me suis précipitée dans le bureau de l'ignoble individu et l'ai invectivé en public. Son visage a aussitôt pris la délicate teinte du homard sortant d'un court-bouillon. Ce qui a arrêté ma logorrhée, c'est de voir ce pauvre homme desserrer sa cravate et s'écrouler sur sa chaise, dépassé, pendant que les secrétaires s'écroulaient de rire sur les leurs.

Assez fière de mon effet, je suis allée retrouver Andrew et lui ai raconté mes exploits.

Devant ma promesse de fonder une quelconque entreprise avec lui, il m'a entraînée chez le grand patron à qui il a expliqué, à voix haute, quelques vérités sur sa personnalité, que l'entreprise entière pensait à voix basse. A savoir qu'il était un fieffé crétin doublé d'un tyran rétrograde. Il a même lâché le mot de facho, sorti tout droit de son vocabulaire de mai soixante-huit, qu'il avait pourtant mis au rancart.

Après cette mise au point dans notre activité professionnelle, je devrais dire cette remise à zéro, nous nous sommes sentis libres. Ce n'est que bien plus tard que le mot chômage a effleuré notre esprit.

J'ai proposé à Andrew de venir m'aider à élucider le mystère en Suisse. Cette idée l'a tout de suite enthousiasmé, mais il n'était pas sûr de la réaction de sa femme.

Je lui ai suggéré de la tenir hors du coup. Il a accepté avec soulagement et j'ai pensé in petto qu'à la place de sa femme je n'apprécierais pas du tout ce genre de cachotterie. Ma conscience, témoin à charge dans cette affaire, m'oblige à admettre qu'Andrew est loin de me déplaire et qu'une dissension entre son épouse et lui ne me gênait pas du tout.

Nous nous sommes donnés rendez-vous le lendemain matin à la gare de Lyon. J'ai réalisé que je partais avec le bel Andrew, en cachette de sa femme, et j'ai fait quelques frais d'élégance inutiles pour une aventure rocambolesque, mais pouvant servir au cas où l'aventure deviendrait ébouriffante et à l'encontre de Connie (la femme d'Andrew).

Nous avons consacré pas mal de temps à essayer de résoudre la charade sibylline qui allait me permettre d'ouvrir le coffre : "Mon premier est le contraire du Néant, mon second est un ordre, mon troisième est une voyelle, mon quatrième se met sur la figure, mon cinquième est mon troisième, mon sixième est un interrogatif, mon septième est assez rare, mon huitième est mon cinquième, mon neuvième est mou et mon tout est un proverbe utile"...

A Lyon, nous avions découvert "Etre donne au masque, ô quoi précieux au lâche" Nous n'avons pas réussi à retrouver le proverbe exact. C'était sans doute un adage suisse.

Nous avons forcé notre imagination pour dénicher le projet alléchant qui nous comblerait et séduirait le tabellion. Une vraie tempête sous nos cerveaux s'est apaisée sans que rien de bien folichon n'en soit sorti. Notre principale envie était d'ouvrir une chaîne de "slow food" pour concurrencer notre ancien négrier. Malgré notre exaltation et notre naïveté, nous avons compris que les dix millions ne dollars n'y suffiraient pas.

A Lausanne nous avons pris un taxi qui nous a déposés à Crans, et, comme me l'avait recommandé Maître Bâton, nous avons cherché le vieux Hans pour récupérer les clefs. Cela n'a pas été sans mal. Hans souffre d'une surdité évolutive. Moins il connaît les gens, plus il est sourd. A l'évocation d'un bon pourboire s'il nous accompagnait, il a retrouvé toute son acuité auditive.

Convaincre Hans nous ayant pris une bonne heure, j'ai cru que le plus dur était fait. Mais pas du tout. Il m'a fallu affronter, outre un saint-bernard qui tout en me débarbouillant à coups de langue m'a terrorisée, l'épouvantable épreuve du ski de fond. Je ne suis pas sportive, je déteste le froid et la neige encore plus. Les deux kilomètres qu'il a fallu faire à skis ont été les moments les plus durs de toute ma vie. Je suis tombée, en l'espace de l'après-midi qu'il m'a fallu pour atteindre le chalet, autant de fois qu'un skieur normal dans toute sa vie. Je me suis montrée sous mon plus mauvais jour. J'ai pleuré, hurlé qu'on me laisse mourir sur place, que je n'y arriverai jamais. En bref, ma méchante humeur a été à la hauteur de ma frayeur.

En déchaussant mes skis, j'ai vu qu'Andrew n'avait plus dans les yeux la petite étincelle qui s'allumait toujours quand il me regardait. J'étais passée de sa meilleure amie, si séduisante, à une bonne femme aussi emmerdante que les autres.

A un autre moment, cela m'aurait sûrement beaucoup ennuyée mais là, mes seules pensées allaient vers un bain bouillant et un thé brûlant. Malheureusement, mes vœux n'allaient pas être exaucés dans l'immédiat, puisque Hans s'était trompé de trousseau de clefs. J'ai déclaré tout net que j'attendrais sur place quitte à me transformer en bonhomme de neige, mais que je ne referai pas le chemin ce soir. Hans m'a répliqué tout aussi net qu'il ne voulait de toutes façons pas de moi, que si la fantaisie m'avait prise de retourner au village avec lui, il m'aurait achevée plutôt que me supporter. Andrew est reparti avec lui pour lui éviter, à son âge, de revenir encore une fois.

Ils m'ont abandonnée sur les marches du chalet et pendant que j'attendais, je me suis demandée si, à tout prendre, je n'aurais pas préféré refaire le chemin avec eux. Il faisait nuit, il faisait un froid de canard et même un froid d'ours polaire, ai-je songé en enfilant les trois pulls qui se trouvaient dans mon sac. Et c'est là, que j'ai entendu le bruit effroyable que faisait la bête. Mes maigres souvenirs des cours de sciences naturelles essayaient d'atteindre mon cerveau affolé. Je tentais de me tranquilliser en pensant que ça ne pouvait être ni un dahu, ni l'abominable homme des neiges. Quand finalement j’optais pour un grizzli, je n'en fus pas plus rassurée. Il y eut un grand bruit et j'imaginais la bête aux aguets, telle une panthère... Quoiqu'une panthère en Suisse m'aurait étonnée. J'aurais pu faire la une des journaux. "Une riche héritière dévorée par une panthère dans une station de ski". La célébrité ne m'intéressant guère, surtout posthume, j'essayai de trouver autre chose pour me remonter le moral.

Au bout d'un temps infini, environ... deux minutes, j'ai entendu des grognements et des soupirs humains. Un grand gaillard s'est approché, il a allumé une cigarette et m'a vue. Il a juré en anglais. Je ne devais pas avoir l'air en forme car il s'est jeté sur moi et a commencé à me frotter le dos avec énergie et me donner des petites claques partout, ce qui m'a mise en colère et a été bénéfique. Mon sang s'est remis à circuler plus vite et cela m'a aidée à sortir de l'hypothermie dans laquelle j'étais en train de sombrer.

La possessivité étant ancrée au plus profond de chaque mâle, Andrew a senti qu'il avait un concurrent et est arrivé immédiatement. Il a ouvert. L'inconnu et moi nous sommes précipités dans la pièce. Le beau ténébreux a trouvé une casserole, fait chauffé de l'eau pour le thé. Ensuite, il a trouvé des bûches et a entrepris de faire un feu devant mes yeux admiratifs. Cette fois-ci, c'est Andrew qui a perdu de sa superbe en se montrant aussi empoté que décontenancé par l'aisance de l'étranger.

Son air d'hébétude s'accentua encore plus quand le dit étranger nous déclara avec son charmant petit accent anglais : « Je me présente, Dominique Brams »

Je dois admettre que j'ai immédiatement pris l'air inspiré d'un mérou sur une bicyclette... Pourquoi disait-il s'appeler Dominique Brams, alors que c'était moi ?

Nous avons bu des litres de thé pendant que mon homonyme nous narrait par le menu sa découverte de l'annonce dans le distingué Times, sa surprise, son appel, sa rencontre avec Maître Bâton et le rire sardonique de ce dernier en lui disant qu'il serait en bonne compagnie dans la Confédération Helvétique. Il voulait savoir si nous étions au courant de la charade. J'ai fouillé dans mon sac et j'ai fini par retrouver le papier chiffonné où s'étalait l'énigme. Quand nous lui avons fait part de nos conclusions "être donne au masque ô quoi précieux au lâche", il nous a regardé comme si nous étions des crétins des Alpes. En Suisse, c'était possible.

Après avoir constaté qu'il n'avait pas réussi non plus à déchiffrer la devinette, il s'est détourné et a contemplé le feu. Il s'est appuyé à la cheminée en posant sa belle main sur le linteau. Il est resté au moins une demi-heure dans cette position. Nous nous taisions : Andrew, parce qu'il ne savait quoi dire, moi à cause de la béatitude dans laquelle je glissais en me réchauffant. Finalement Dominique nous a demandé qui nous étions exactement. "Andrew Duché, ma mère était anglaise." l'a fait sourire. "Dominique Brams" l'a figé.

Avant qu'il ne me fasse part de sa stupéfaction, quelqu'un a frappé à la porte du chalet. Andrew a ouvert et a été pris d'une faiblesse quand un homme très brun, blanc de neige s'est présenté.

- "Excusez-moi d'arriver si tard, je suis Dominique Brams, j'arrive d'Italie."

Ce qui nous a réconfortés, c'est de voir son œil ahuri quand Dominique numéro un et moi, nous sommes fait connaître.

D'un commun accord, nous avons décidé d'aller dormir. Je ne sais pourquoi, je ne songeai même plus à faire des folies avec Andrew. C'était le jour de chance de Connie.

C'est un rayon de soleil dardé sur mon œil droit qui m'a réveillée et torturée jusqu'à ce que je parvienne à me retourner. Soudain, j'ai repris conscience de ce qui se passait et je me suis levée, bien décidée à savoir qui allait hériter des dix millions de dollars.

Il était à peine dix heures du matin et la cuisine était pleine de gens inconnus. Il y avait une hôtelière suisse, une Allemande professeur de gymnastique, un joueur d'échec brésilien, un pianiste autrichien, un prof de français noir américain, une avocate alsacienne et un comédien tchèque. Bien entendu tous ces gens s'appelaient Dominique Brams.

Après un laps de temps convenable où nous nous sommes regardés d'un air gêné, Dominique numéro un, l'Anglais, est parti d'un fou rire qui nous a rapidement contaminés. Le spectacle de dix Dominique Brams pliés de rire a perturbé Andrew qui s'est retiré dignement en précisant qu'il allait chercher de quoi petit déjeuner.

À cette annonce, la faim s'est réveillée chez tous les convives et nous avons découvert qu'une mystérieuse fée du logis avait rempli les placards et le réfrigérateur.

Nous n'avions pas assez de place pour nous installer dans la cuisine, alors nous avons improvisé un immense pique-nique devant la cheminée. Nous avons passé une journée très amusante à nous raconter nos vies et les trouvailles de chacun au sujet de l'énigme. Par un hasard miraculeux, tout le monde parlait français, mais seul le comédien tchèque, habitué à étudier les textes dans leur essence, avait trouvé une réponse en forme de proverbe : "Tout vient à point à qui peut attendre". Cela ne nous avançait pas vraiment.

Nous nous sentions bien tous ensemble. Sauf Andrew qui se sentait exclu et ridicule quand il interpellait l'un de nous en disant "Dominique" et que dix paires d'yeux se tournaient vers lui.

Comme une tempête de neige s'était levée, nous n'avons pas bougé de la journée. Vers trois heures, l'Italien, qui tenait un restaurant réputé à Padoue, nous a concocté un plat de pâtes mémorable. Pendant la digestion, nous nous sommes tous plus ou moins assoupis sur les canapés et fauteuils. Moi, je dormais entre Andrew et Dominique numéro un sur la peau d'ours devant la cheminée. Je dois confesser que quelques rêves érotiques ont troublé ma sieste. J'étais en pleine confusion. Les deux hommes me plaisaient et je n'avais pas l'air de leur déplaire. Andrew était marié. Qu'en était-il de Dominique numéro un ? Un regard discret à son annulaire gauche m'a renseignée... Lui aussi était en possession d'épouse. Cela m'a agacée plus que de raison. J'ai failli en perdre ma bonne humeur. Heureusement, Dominique l'Helvète nous a préparé une raclette qui, accompagnée d'un petit "fendant" (avec lequel tout bon suisse qui se respecte s'enivre de temps en temps), nous a redonné joie de vivre et entrain.

Au moment où nous débouchions le champagne trouvé dans la cave du généreux testateur un déclic s'est produit et le linteau de la cheminée a basculé, révélant un coffre ouvert. Nous nous sommes précipités. C'est Dominique, le comédien tchèque qui a été chargé de lire le fameux cahier vert.

"Dominique, tu as su trouver la solution de la charade "Tout vient à point à qui peut attendre" Tu as réchauffé le point (poing) d'ouverture pendant un quart d'heure et tu as eu la patience d'attendre vingt-quatre heures. Ton intelligence est récompensée"

Un fou rire général a salué le prologue du vieux fou. Nous nous sommes calmés pour écouter la suite.

" Ta mère ne te l'a sûrement pas dit, mais nous nous sommes beaucoup aimés. Et malgré l'estime que j'avais pour ton père, c'est sans regret aucun que j'ai commis l'adultère avec elle. C'était il y a plus de trente ans et j'ai expié ce péché puisque, dès l'annonce de sa grossesse, ta mère m'a chassé. Je ne t'ai jamais vu, je n'ai jamais entendu parler de toi, sauf une fois. J'ai rencontré au cours d'une croisière, un vieil ami qui m'a parlé de l'enfant prénommé Dominique que tes parents avaient eu. Il ne savait pas si tu étais un garçon ou une fille. Je ne le sais pas non plus. Je pense que l'éducation que t'ont donnée tes parents te rend digne d'hériter de ma fortune. De mon vivant, je n'ai rien fait pour toi. J'essaie de me rattraper après ma mort. Tu te demandes pourquoi je n'ai pas essayé de te retrouver moi-même ? J'en avais fait le serment à ta mère.

Pour hériter, il te suffit de demander à ta mère le nom de l'hôtel où nous nous retrouvions et de le donner à mon notaire qui débloquera l'argent. Bonne chance dans ta vie. Ton vrai père qui t'a aimé sans te connaître. KAREL DOMINGO BENNETT

Dominique le comédien a dit : "Karel est un prénom tchèque, je pourrais être son fils". Dominique, le noir américain a dit : "Ma mère est noire, mon père est blanc. Bennett est un nom américain". Bien entendu le Brésilien a trouvé que Domingo pouvait lui correspondre. Moi, je ne voyais rien à quoi me raccrocher et je sentais que l'héritage allait me passer sous le nez, mais j'étais moins déçue que je n'aurais cru.

Chacun s'est mis à réfléchir à voix haute à la relation de ses parents et à essayer de trouver la faille. Il y avait un gros problème pour l'Alsacienne qui avait perdu ses parents dans un accident l'année précédente. La mère de l'Italien était morte en lui donnant le jour. Moi, j'ai avoué que mes parents s'étaient quittés quand j'avais deux ans, et que je n'imaginais pas ma mère sacrifiant un grand amour à mon père qu'elle avait épousé par intérêt. L'Autrichien et l'Allemande avaient la même histoire familiale, quant à la Suissesse, elle avait été adoptée. Il ne restait plus que quatre personnes en lice.

Au lieu d'être enchantés de cette aubaine, ils semblaient attristés. Dominique numéro un, l'Anglais, ne voulait pas questionner sa mère. Les trois autres étaient d'accord avec lui. Ils ne voulaient pas remuer de vieux souvenirs peut-être douloureux pour découvrir si un secret avait présidé à leur naissance.

Tout se compliquait. Nous avons passé la nuit à boire et à délirer à tour de rôle sur ce que nous ferions de cet argent. Dans un élan de générosité, nous avons autorisé Andrew à rêver puisqu'il était dans le cas de la majorité d'entre nous : il n'hériterait pas.

Le nom des gens doit avoir une influence sur eux, car nous avions beaucoup de points communs.

Nous avons passé notre deuxième journée ensemble à dormir. Nous avons émergé vers six heures du soir et nous avons fait un petit déjeuner pantagruélique. Une fois notre estomac bien lesté, nous avons continué à écluser la cave de Karel. Nous avons fait le serment que celui qui hériterait du chalet continuerait à inviter les autres.

Ce n'est qu'au cours de la troisième nuit que l'idée a germé. Il suffisait de simuler un cambriolage chez Maître Bâton et de chercher dans le dossier le mot de passe. Ensuite, celui qui aurait dans son pays le moins de taxes à payer hériterait et nous partagerions ensuite en onze parts égales. Pour l'heur, nous avons adopté Andrew dans notre confrérie d'héritiers putatifs. Nous avons débattu de l'affaire et avons fini par décider que Dominique l'Helvète donnerait la bonne réponse et que son projet consisterait à faire de son hôtel un club-house où nous serions tous associés. L'Américain organiserait des stages d'anglais pour les Français et de français pour les Américains. Le Tchèque donnerait des spectacles et l'Autrichien des concerts. L'Allemande s'occuperait de la salle de musculation, le Brésilien de tournois d'échecs. L'Italien ouvrirait un somptueux restaurant, l'Anglais s'occuperait de la partie financière et l'Alsacienne règlerait tous les contrats. Je désespérais de trouver comment m'inclure dans cette société, quand Andrew précisa que si les autres étaient d'accord, nous nous occuperions tous les deux des études de marketing et de la publicité.

Maintenant que nos avenirs concordaient, il nous fallait toucher l'argent et donc faire un casse chez le notaire. Il n'y avait pas de spécialiste parmi nous. En revanche, nous étions tous amateurs de romans policiers. Après de nombreuses palabres sur les mérites de tel ou tel auteur, nous nous sommes rendus compte que nous connaissions mieux les manières des détectives que celles des malfrats.

Nous avons donc décidé de retourner à la vie civilisée et de hanter les salles obscures pour connaître les plans des héros des films noirs. Nous avons pris rendez-vous pour le mois suivant au chalet. Enfin, les autres. Moi, j'ai essayé de les détourner de cette idée. Je ne voulais plus jamais chausser de skis de ma vie. Je préférais renoncer à l'argent. Le Brésilien m'a fait remarquer que nous ne pouvions passer inaperçus en arrivant dans un hôtel à dix portants le même nom. Je ne pouvais qu'être d'accord. Dominique, l'Anglais qui me plaisait de plus en plus, m'a promis de trouver pour moi une luge qu'il attacherait à ses skis. Je me suis résignée au rendez-vous.

Quand nous nous sommes retrouvés un mois plus tard, nous avions tous la même idée : c'était la prof de gym qui devait escalader l'immeuble jusqu'au deuxième étage et ouvrir la porte au joueur d'échecs qui devrait faire la recherche. Le comédien ferait diversion, le musicien ferait le guet, et moi qui connaissais bien Paris, je les attendrais dans une voiture de location.

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J'ai trouvé le temps de faire ce récit car je m'ennuie dans ma cellule de Fleury-Mérogis. Il n'y a rien à faire. La bibliothécaire ambulante vous jette des livres au hasard en passant devant votre porte. J'ai lu les cinq volumes d'un roman de Troyat dans le désordre, j'avais du mal à suivre.

Je me consolais en pensant à mes quatre complices qui étaient dans la même situation que moi.

Nous avions bien préparé notre affaire, nous avions répété les gestes en détail, nous nous étions entraînés, avions chronométré le temps qu'il nous faudrait pour exercer notre coupable visite. Notre prof de gym avait besoin de sept minutes pour escalader l'immeuble, de deux minutes pour casser la fenêtre, de trois minutes pour redescendre ouvrir la porte de l'immeuble au spécialiste des échecs. Il leur fallait deux minutes pour remonter et normalement pas plus de vingt minutes pour que l'homme de Rio trouve la combinaison du coffre, six minutes pour remettre tout en place et ressortir. Quarante minutes en tout.

Le coup devait se faire à trois heures vingt du matin et je devais donc être devant la porte de l'immeuble à quatre heures.

L'allemande a été ponctuelle. À trois heures trente deux, elle ouvrait la porte de l'immeuble. Les trois autres étaient là. Elle est montée avec le brésilien dans l'appartement. Malheureusement, l'Autrichien, dans le noir, a marché sur un chat blotti sur une marche. Le chat à poussé un miaulement digne de tous les enfers et le pauvre musicien a dégringolé toute une volée de marches. Le bruit a réveillé les voisins et fait sortir les plus courageux sur les paliers. Les deux artistes se sont enfuis éveillant leur méfiance. Tout cela a déconcentré le préposé à l'ouverture du coffre et lui a fait perdre du temps. La Teutonne a paniqué et a renversé une pile de dossier. En essayant de tout rassembler, elle est tombée sur une feuille qui a attiré son attention, c'était une note de l'hôtel des Tamaris à Vincennes au nom de Monsieur K. Bennett, datant de juillet mille neuf cent soixante six.

Elle a tout de suite compris que c'était le nom cherché. Pour faire croire à un hold-up raté, son compère et elle ont donné des coups sur l'ouverture du coffre et ils se sont enfuis à toute jambe vers la rue Spontini où je devais les attendre.

Hélas, je n'étais pas là !

J'avais cru plus malin de garer la voiture dans la journée rue Spontini et de prendre un taxi la nuit en sortant d'une boîte de nuit où je m'étais fait remarquer pour avoir un alibi en béton. Et à trois heures et demie du matin je ne trouvais aucun taxi pour me rendre sur les lieux du crime. Je courais donc comme une folle dans les rues du huitième arrondissement en me maudissant d'avoir mis des talons hauts pour frimer.

J'arrivais essoufflée à quatre heures dix. Mes homonymes étaient en train de se disputer devant la Clio vide et fermée à clefs. J'ouvris vivement les portes et nous nous entassâmes dans l'habitacle. Ils se mirent à me hurler dessus, si bien que je me retournai pour leur répondre. Ne regardant pas la route je ne vis pas une voiture de police arriver sur ma droite et je nous précipitais directement dans le fourgon.

Dans notre malheur, nous avons eu la chance que personne ne soit blessé. Les gardiens de la paix ne réussirent pas à la faire entre nous et en essayant de nous séparer, ils prirent des coups et des injures. Quand ils arrivèrent à nous maîtriser et consultèrent nos papiers, ils trouvèrent louche que nous portions tous le même nom. Cela nous calma instantanément. Les flics en profitèrent pour me faire souffler dans le ballon. Mon passage dans le dancing ne m'avait pas semblé tellement arrosé, mais j'avais quand même plus d'un gramme d'alcool dans le sang.

Nous sommes passés le lendemain devant le juge, en "flag" pour : " conduite en état d'ivresse, injures et coup sur des agents de la force publique"

Deux mois plus tard, mes trois complices et moi-même purgeons nos trois mois de prison ferme. Mais nous gardons le moral, puisque notre amie avocate nous a défendus et que Dominique, le Brésilien a pu faire parvenir le nom de l'hôtel des Tamaris à Dominique, notre hôtelière suisse. Andrew s'est activé pour que nous touchions des indemnités de licenciement de notre multinationale. Dominique numéro un, de son côté, m'a fait savoir qu'il était libre et pas insensible à mon charme.



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Waou, moi je suis un peu crevé, j'économise mes petits doigts et je remonte tout en haut ! (petit click ici)